Mercredi le 17 octobre avait lieu la journée internationale de lutte contre la pauvreté. Vous en avez sûrement entendu parlé dans les médias et je sais même que certains d'entre vous y avez participée. Pour ma part, mon premier projet avec l'ONG avec qui je travaille ici était d'organiser cette journée pour la première fois au Togo.
Quand je suis arrivé, le 18 septembre, le concepteur de projet avait déjà monté un dossier, avec un budget et tout. Le dossier, comme tout ce que Frank fait, était très bien fait. Les programme de la journée ressemblait à ceci : marche dans les rues de la ville le matin, puis on arrive à une place publique où il y a des jeux, des ateliers pour les ONGs, et des trucs du genre. Le soir (il ne se passe rien dans l'après-midi, c'est le « repos »), il y aurait un concert gratuit. Cela devait se passer le 20 octobre au lieu du 17, puisque c'est un samedi, ce qui aide côté participation du public.
Tout ça devrait coûter 1 500 000 FCFA, soit un peu plus de 3 000 $. L'ONG propose d'en payer environ le tiers (en fait il s'agirait de don mineurs et de gratuités…) et tente de trouver cinq commanditaires pour le million restant. On envoie des dossiers à plusieurs entreprises où on connaît quelqu'un qui connaît quelqu'un qui connaît celui qui s'occupe peut-être des commandites. Je me dis qu'on devrait ratisser plus large, ayant fait environ que sept ou huit demandes, alors que l'on veut cinq commanditaires. Mais leur enthousiasme et leur optimisme face à ces compagnies me fait croire que les gens donnent facilement, surtout quand on a un contact aussi connu dans la place ! Aussi, je me rends compte qu'imprimer un dossier ici est une décision réfléchie, et qu'on ne fait pas de photocopies « au cas où ».
On cherche aussi une place pour le concert. Le programme initial prévoyait le faire dans une place publique, mais M. Corruption (je vais vous le présenter dans un prochain post) insistait pour qu'on invite toute la classe politique, d'affaire et autre et semblait vouloir changer le concert gratuit pour les pauvres en concert de propagande politique et tout. Il insistait donc pour que ça soit fait dans une place plus chic et fermée. Un des artistes qui nous a aidé beaucoup nous a aussi fait comprendre que si on voulait du financement, on devait avoir une place VIP et un endroit qui avait de l'allure. Il nous a donc prêté sa notoriété pour nous ouvrir quelques portes.
Premier arrêt : le centre culturel français qui a une place de spectacles pouvant accueillir 200-250 personnes. C'est bien, c'est central, c'est chic mais pas trop, bref c'est un endroit gagnant ! Nous allons donc rencontrer le sous-directeur qui s'occupe de la programmation. Il nous dit que notre projet est bien, mais que les élections le force à fermer.
Et oui ! il y a des élection dimanche le 14 octobre. Les résultats sont attendus dans la nuit du 16 ou le matin du 17 octobre. L'ambassade française a fortement recommander (lire forcer) ses composantes à fermer pour toute la semaine. Ça peut sembler une réaction un peu forte, mais aux dernières élections, l'Institut Goethe a été brulé par des manifestants. Et si tout se passe bien, ce sera la première fois dans l'histoire récente du Togo… Les gens sont donc craintifs. (pour voir ce que ça a donné, voir le poste « le pétard mouillé »)
Je dois avouer que nous avions pas penser que les élections auraient des répercussions une semaine après le vote. Nous n'abandonnons pas et nous allons voir d'autres endroits, qui nous disent sensiblement la même chose, qui ne retourne pas nos appels ou qui nous disent que nous sommes trop tard. Le vendredi 12 octobre, nous décidons que nous ne sommes pas en mesure de faire ça le 20, n'ayant toujours pas d'endroit ni de commanditaire. Seule la Miss Togo avait dit qu'elle acceptait de s'associer à l'événement et faire un discours.
Nous préparons une lettre à tous les commanditaires pour les informer que « dû à l'incertitude entourant les élections » (bullshit) nous repoussons la date de l'événement, mais que celui-ci garde la même formule.
Entre temps, je contacte les quatre écoles internationales qui sont à peu près les seules à être ouvertes, puisque les inondations (lire élections) ont repoussé la date de début des classes d'un mois. Je veux les faire participer à une action qui se nomme stand up and speak out, ou Debout et manifestez. Il s'agit de se regrouper, de se lever de de faire une déclaration commune, ou chacun dit quelque chose, ou tout le monde reste silencieux, on s'en fout. Le but est surtout de se lever pendant une minute afin que le tout soit homologué dans les records Guinness. L'an dernier 23,5 millions de personnes se sont levées dans le monde en l'espace de 24 heures, le but est de battre ce record.
Je joins le lycée Français, qui ne pensent pas le faire puisque cela ne s'inscrit pas dans une perspective globale. Peut-être l'an prochain feront-ils une semaine complète avec cette action à l'intérieur. A l'école Arc-en-ciel, j'apprends qu'il y a des jeunes qui font le BI, et doivent faire des heures communautaires et seraient probablement intéressés. Je fini par leur parler, mais le directeur s'en mêle, ne semble pas apprécié avoir été mis au courant (faut dire ça à la secrétaire qui m'a dirigé ailleurs…) et demande que je fasse une demande formelle avec une lettre et des papiers explicatifs et tout. Je le fais et n'en entends plus parler. Il faut dire que mon téléphone a des problèmes de connexion, donc s'ils ont essayé de m'appeler, ça n'a peut-être pas marché. Mon Président m'a dit qu'il a croisé la secrétaire et elle lui aurait dit qu'ils l'ont fait finalement, mais entre ce qu'ils disent et ce qu'ils font. Et au jeu du téléphone, les Togolais ne sont pas les meilleurs (Ils ont tendance à ne pas dire ce qu'ils ont entendu…), donc est-ce qu'ils l'ont fait ou pas, je ne sais pas…
L'école Britannique étant à l'autre bout de la ville, en plus d'avoir une secrétaire des plus antipathiques, je les ai laissé tomber, faute de temps. Il ne reste que l'école américaine. La directrice est une jeune dame d'une cinquantaine d'année qui revenait justement d'une conférence où ça parlait de ce qui pouvait être fait pour conscientiser les jeunes aux problèmes de développement et c'est une perspective qu'elle entendait mettre de l'avant, et envers laquelle certains professeurs seraient très enthousiastes. Disons que j'arrivais juste au bon moment.
Elle accepte avec joie de le faire. Dans sa classe d'anglais langue seconde de niveau secondaire (l'école compte 45 élèves, primaire et secondaire confondu, donc sa classe en compte la moitié…) elle les fera rédiger un discours en se basant de l'exemple qui est sur le site Internet et que je lui ai amené une copie. On se donne rendez-vous mercredi matin pour que je vienne prendre des photos.
Mardi en fin d'après-midi elle me croise et me dit que malheureusement, à cause des élections, ils ferment l'école. Le but étant de se lever dans les 24 heures déterminées par Guinness, je laisse tomber l'action.
De retour à l'organisation de la journée. Toute la semaine est passée à essayer d'avoir des réponses des commanditaires. Au début on se fait dire : Attendez de voir les résultats des élections. A la fin, on se faisait dire d'attendre la réaction du parti d'opposition, qui contestait les résultats. Bref, personne ne voulait se commettre et surtout ne voulait être associé à un événement qui pourrait être perçu comme une contestation électorale.
Côté local, nous nous sommes rabattus sur l'option de départ, c'est-à-dire un concert en plein air. Nous installerons une tente pour les VIP. Mais même ça, alors que l'oncle de Frank est le maire d'un « arrondissement » et qu'il n'y avait aucun problème au départ, devient moins certain. Le maire de Lomé veut une enquête sur nous et nos motifs politiques avant d'autoriser cette manifestation. Cela prendrait environ un mois.
On se retrouve un semaine plus tard dans la même situation : pas d'endroit pour le concert, pas d'argent pour le concert…
Je demande à ce que l'on se fixe un temps limite où l'on déciderait ce que l'on fait. Après tout, si on le fait, on doit envoyer des invitations et faire de la pub très rapidement. Cela coute très cher. Si on ne le fait pas, on doit envoyer des lettres d'annulation. On fixe cette date à lundi fin d'après-midi, lundi étant consacré à faire un dernier tour des commanditaires pour leur demander si oui ou non ils financent.
On décide de repousser le dead line à mardi, n'ayant pas de nouvelles d'aucun contact. Le mardi on rencontre un journaliste qui veut savoir en quoi consiste la journée et tout. On lui dit qu'on va prendre la décision le lendemain puisque nous n'avons pas de commanditaire, et il nous informe que nous ne sommes pas les seuls et que selon lui nous n'en aurons pas. Il lance l'idée de faire une conférence de presse à la place, pour faire connaître la journée à un moindre coût.
Ouf, une bouée de sauvetage. Le Président est enthousiaste à cette idée. Je saute sur ce plan B et on se lance à pieds joints dedans. On doit seulement trouver une salle, des chaises, de la bouffe pour les journalistes et de l'argent pour les payer. Et oui, ici on paye les journalistes ! En fait, normalement on doit payer la station de radio/télé pour qu'elle envoie des journalistes. Il y a liberté de presse oui, mais il ne s'agit pas de vouloir se faire entendre, il faut aussi avoir les moyens…
Les fonds minimums nécessaires pour faire un concert étaient d'environ 800$, en coupant partout où l'on pouvait. Le coût de la conférence de presse est de 80-100$.
On avait rendez-vous le mercredi midi avec un de nos contacts qui connaît quelqu'un qui connaît quelqu'un. Il veut nous rencontrer pour nous proposer quelque chose. Le lendemain on rencontre finalement le monsieur en question. Il nous demande où nous en sommes. Nous lui expliquons le léger changement dans le programme (on annule tout…). On fait une conférence de presse à la place. Combien cela peut coûter ? On sait pas trop, 40-45 000 FCFA, disons 50 000 pour être moins juste. Loin de nous prêter son véhicule, il nous donne les 50 000 FCFA et nous dit qu'on peut utiliser sa maison qui est assez grande pour accueillir une vingtaine de journalistes. On est un peu bouche bée devant la première personne généreuse que l'on rencontre.
Finalement on a du changer d'endroit, car il recevait de la visite imprévue. Je suis retourné rencontrer la directrice de l'école américaine. Elle me dit qu'elle doit demander au président du conseil de l'école qu'elle s'en va justement rencontrer, mais qu'elle ne voit aucun problème. Elle m'annonce en même temps qu'elle n'a pas abandonné le projet du Stand up and Speak out. Elle a continué à travailler sur un texte pendant toute la semaine (elle s'est rendu compte qu'écrire un texte à 25 ce n'est pas évident…) et elle prévoit le faire vendredi matin. Elle m'invite par le fait même à aller faire un exposé sur ce que fait l'ONG avec qui je travaille, à présenter la journée du 17 octobre et à donner les résultats de l'action. Ceux qui connaissent mon amour de la préparation d'avance ne seront pas surpris que je me sois payé un petit quinze minutes d'improvisation en anglais. Je m'en viens pas si mal pour improviser devant une classe, merci au BI et aux assos ! Pour la petite histoire, il y a eu 45 millions et personnes à s'être levées et à avoir manifesté, dans plus de 127 pays… et le président du conseil a dit non pour le local.
Nous avons tout de même trouvé une salle pas loin de notre bureau dans un restaurant, pas trop cher et qui a un peu de classe (et un toit…). Nous pouvons finalement envoyer les invitations aux médias (nous sommes jeudi le 25 octobre…). Un petit tour de moto, quelques serrages de mains, une entrevue improvisée pour annoncer dans le journal du midi qu'il y aura une conférence de presse (?), un journaliste (hors ondes) qui essaie de me piéger en m'emmenant sur le terrain de la politique et voilà, les journalistes devraient se présenter.
Vendredi on trouve (un peu trop tard ?) un commanditaire : Voltic, un embouteilleur d'eau. On se dit qu'on va pouvoir économiser au moins sur ça. Il nous envoie 10 boites de 24 bouteilles de 500 ml, en s'excusant de ne pouvoir faire mieux (deux auraient été amplement suffisantes) !
Et enfin la grande journée arrive ! Je me lève tard pour ne pas être fatigué (et aussi parce que je me demande s'ils vont se prendre en main seuls si je n'arrive pas rapidement). Mais, quand je viens pour partir : le déluge !
Ici, il fait soit 35 degrés avec une humidité écrasante, ou il y a un orage de 20 minutes qui abaisse la température et surtout l'humidité pendant une heure ou deux, non sans laisser des flaques, que dis-je des marres, que dis-je des lacs d'eau dans les rues !
Cependant, Dame Nature tente de pousser notre limite à bout ce samedi. Non seulement il y a un orage pendant plus d'une heure (que dis-je des océans dans les rues !) mais il continue de pleuvoir, quand même fort, par après. Après deux heures enfermées dans ma chambre, je me décide à sortir. Les rues secondaires (99% des rues) sont souvent impraticables, et comme à chaque fois qu'il pleut, Lomé a arrêté de vivre et attend que ça passe.
Je me rends au café Internet où je désespère. Les élections ont failli nous couper l'herbe sous le pied. La réticence togolaise à donner de l'argent a failli nous couper l'herbe sous le pied. Le manque de ponctualité a failli nous couper l'herbe sous le pied. Mais on a toujours trouvé une solution. Va-t-il falloir qu'une vulgaire pluie, contre laquelle on ne peut rien faire, vienne ruiner un mois d'effort ?
Bien sûr l'endroit est couvert, mais les journalistes ne le savent pas et nous n'avons pas leur numéro de téléphone sauf pour quelques uns. Les autres ne prendront pas la peine de se déplacer au risque de retourner bredouilles et mouillés. Même le chanteur qui était supposé venir pensait que c'était annulé.
Mais à 13h30 (la conférence était appelée à 14h30), la pluie cesse et le soleil ressort de toutes ses forces. On a une heure pour faire ce que l'on avait prévu en 5 ou 6 heures… Il faut arranger la salle, aller chercher la banderole, trouver de la bouffe, amener les bouteilles d'eau et être là à l'heure pour accueillir les journalistes. Allez tout le monde on se dépêche il faut… Mais… Où sont-ils passés ?
Ils sont partis se changer bien sûr !
T*&$^*ù!* d'O*$*' de C&$^*ù!* y'a personne qui avait pensé à se préparer avant ? Pourquoi est-ce que je suis le seul qui est prêt ? J'ai même presque fait un discours et personne n'a pensé à se changer plus que 1h d'avance ?
Heureusement que les journalistes ne sont pas plus ponctuels que ceux qui donnent la conférence de presse. Je suis bien sûr le seul à me présenter à 14h30, et bien entendu rien n'est placé. Et quand une personne est en train d'accrocher la banderole, tout le monde fait son syndiqué, c'est-à-dire s'arrête et regarde l'autre et lui disant « un peu plus à gauche. Peut-être si tu tires comme ça. Non attends je vais essayer. » Il a même fallu que je m'en mêle pour que ça aie de l'allure. Les Africains sont débrouillards, ça on peut pas leur enlever, mais les Québécois n'ont pas une revue et une émission de télévision qui porte ce nom pour rien !
Finalement avec 1h30 de retard, la conférence peut commencer. Nous sommes quelque chose comme huit autours de la table, certains n'ayant pas grand-chose à dire. Je suis assez fier de mon discours, même s'il n'était pas enregistré ni filmé, parce que la télé ne s'est pas déplacée et que les journalistes de la radio comptaient sur les entrevues « d'après match » pour leur topos.
La conférence comme telle s'est très bien déroulée, les entrevues aussi. J'avais très peur d'être un des seuls visés par les entrevues individuelles, avec l'artiste qui était avec nous, à cause de la couleur de ma peau. J'ai été agréablement surpris de ne pas avoir à donner aucune entrevue. L'ONG s'est fait des amis journalistes, a fait sa petite pub et a peut-être réussi à faire connaître la journée du 17 octobre au Togolais…
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