dimanche 10 août 2008

La prison

Le jour suivant Mbeya fut un drôle de jour. Nous devions traverser la frontière au cours de l'après-midi, après quelques 100 km. Une montée pas mal longue dans un semi brouillard, suivi d'une descente plutôt rapide puis de vallons avec une vue magnifique sur un des plus beaux paysages de tout le Tour. Les gens étaient heureux, moi inclus lorsque nous nous sommes présentés à la frontière. Amandine, l'infirmière, était là pour nous accueillir et nous dire les taux de change en vigueur pour ne pas qu'on se fasse avoir par les changeurs qui étaient plutôt agressif. Il y en a une vingtaine et nous étions quatre à arriver en même temps, donc nous en avons cinq chacun.
 
Le premier qui me parle commence à me dire son prix et veut me tirer par le bras pour aller plus loin. J'aime pas qu'on me touche dans ces situations, alors désolé buddy, tu viens de perdre ta chance. Je commence à parler à un autre mais le premier insiste. Les changeurs étaient envahissants, donc j'ai repoussé un peu tout le monde, incluant le premier, pour avoir plus de place. Je m'entends pour changer 20$ US à un autre changeur (le deuxième), je prends mon argent et je me pousse à la douane (non pas sans avoir vu le premier murmurer quelque chose à l'oreille du deuxième pendant qu'il me changeait mon argent).
 
Lorsqu'on se regroupe, tout le monde a trouvé que les changeurs étaient agressifs, et Alex (Germany, de son petit nom) se rend compte qu'il s'est fait avoir, qu'il lui manque "un zéro" dans son change. Je regarde et moi aussi! Le gars m'a donné le dixième de ce que je devais recevoir!! Ashley aussi s'est fait avoir. Josh et Ashley partent en vélo à la recherche du changeur d'Ashley, Germany part de son côté et moi du mien. Je fais le tour des bars avoisinants la frontière, pas de trace de mon changeur. Je reviens et le premier changeur (celui qui m'a tiré par le bras et que j'ai repoussé) est là. Je lui demande où est son ami. Il me dit qu'il ne sait pas de quoi je parle. Amandine vient voir ce qui se passe, je lui explique. Elle dit au gars que si il ne nous dit pas où est son ami, que nous allons dire à tous les autres de ne pas s'arrêter de ce côté de la frontière (nous sommes les derniers, mais eux ne le savent pas...). Ca ne fonctionne pas. Le gars nous dit de le laisser tranquille, que je l'ai poussé et que c'est mon problème si je me suis fait avoir, pas le sien. Je lève un peu le ton, il m'ignore et s'en va en direction d'un bar.
 
Le Max que vous connaissez tous aurait laissé tomber, pour 18$ ça ne vaut pas la peine, ce n'est même pas mon changeur, et je sais que je ne tirerai rien de ce gars là, l'omerta regnant probablement dans ce genre de milieu. Et bien un autre Max a prit le contrôle de mon corps et a décidé que ça ne se passerait pas comme ça!
 
Je suis le changeur en question dans le bar. Je commence à le traiter de voleur devant tout le monde, de me dire qui est son ami et où il habite. Il ne veut rien savoir. Je lui fais comprendre que je ne suis pas pressé et que je vais le suivre tout le reste de la journée s'il faut. En guise de réponse, j'ai droit à un :"Ha oui? Tu veux me suivre? Bien suit moi dans ce cas." Il sort par en arrière du bar (il n'y a pas vraiment de porte, c'est plus un endroit avec de petits murets et des tables et chaises en dessous d'un toit), et se dirige vers le champs. Tous mes réflexes me disent d'abandonner maintenant, que je vais me faire attaquer. À la place, je ramasse une grosse roche par terre pour lui montrer que je ne me laisserai pas faire. Je ne sais pas s'il a jamais eu l'intention d'aller dans le champs, ou si c'est ma roche qui l'a disuadé, mais il tourne entre deux maisons et reviens vers la rue (tout ça pouvait être, à la limite, qu'un raccourci). Je continue de le suivre, en le traitant de voleur le plus fort possible et en répétant les mêmes questions à propos de son accolyte, de comment il se sent en tant que voleur, qu'il n'a pas honte, que s'il n'a rien à cacher qu'il vienne à la police avec moi etc... Je décide de non plus le suivre, mais de marcher à reculons devant lui, pour le faire chier encore plus et pour empêcher qu'il s'enfuit. Je vois qu'il commence à en avoir assez et qu'il ne sait plus quoi faire pour se débarasser de moi. Tout le monde arrête ce qu'ils font pour nous regarder et sans qu'il n'y ait d'attroupement, je sens que la foule se ressert tranquillement. C'est mon but, je veux qu'il flanche sous la pression populaire. Je sais que le vol est mal vu dans la société tanzanienne, et je veux jouer cette carte.
 
Ashley et Josh arrive et craignant la foule (ça commençait à ressembler à la foule qui a menacé Duncan en Ethiopie après l'accident de Beryl), Ashley m'enjoint de m'en aller et de laisser tomber. Je lui dis d'y aller, que j'ai la situation en main. En fait, je sens que je perds quand même un peu le contrôle. Personne ne semble vouloir m'aider, le changeur ne semble pas intimidé plus qu'il faut même s'il est tanné, et on s'éloigne de plus en plus de la frontière et je commence à me demander si les gens viendraient à mon secours si le gars décidait de m'en sacrer une...
 
Puis un homme d'une quarantaine d'année arrive d'en arrière de moi, sans que je le vois arriver. Il est grand et bien habillé, il semble sortir tout droit d'un bureau. Il parle au cellulaire. Il ne dit absolument rien, il ne fait que donner deux-trois coups de son index sur l'épaule du changeur et il pointe en direction de la frontière. Le changeur baisse la tête, se retourne et avance aux pas de l'homme. Lorsque l'homme fini son appel, le changeur se justifie, dit qu'il n'a rien à se reprocher. L'homme ne dit rien. Il nous escorte jusqu'à la frontière où il nous remet à un policier, qui nous amène au poste frontalier. Je ne sais pas qui est cet homme et ne le saurai jamais non plus, mais je lui dois une fière chandelle.
 
Les policiers écoutent nos histoires, me font remplir une déposition. J'espérais qu'il le force à dire le nom du vrai changeur, mais à la place, il lui font enlever ses souliers, sa ceinture et vider ses poches. On me demande si je peux revenir la semaine prochaine pour témoigner contre lui, que c'est un fléau et qu'il aimerait bien le prendre comme exemple. Je dis que malheureusement je dois continuer mon chemin, à moins que la cause soit entendu dans les deux-trois prochains jours, je serai déjà très loin. On me répond que non, que le mieux qu'il puisse faire sera de le mettre en prison pour la nuit et de le relacher demain, que la cause sera probablement entendue, mais qu'il sera acquitté.
 
Je repars vers le camps, après avoir mis un homme en prison parce qu'il a suggéré, je crois, à son ami de m'arnaquer de 18$. Dit comme cela, ça parait ridicule bien sûr, mais en plus d'être la star de tous ceux qui se sont fait voler à cette frontière (une dizaine de personne pour environ 400-500$ au total), j'avais l'étrange satisfaction de ne pas m'être laissé faire, pour une fois. Ce changeur payait en quelque sorte pour tous les autres qui m'avaient arnaqué ou voler.

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